Jean-Baptiste Greuze, étude de la composition de "L'accordée de village "

Greuze accordee de village

Cette toile fut exposée au Salon de 1761, voici ce qu'en disait alors Diderot :

"Enfin je l'ai vu, ce tableau de notre ami Greuze; ... C'est "un père qui vient de payer la dot de sa fille". Le sujet est pathétique, et l'on sent gagner une émotion douce en le regardant. La composition m'en a paru très belle : c'est la chose comme elle a dû se passer. Il y a douze figures : chacune est à sa place, et fait ce qu'elle doit. Comme elles s'enchaînent toutes ! Comme elles vont en ondoyant et en pyramidant !.... Le père est un vieillard de soixante ans, en cheveux gris, un mouchoir tortillé autour de son cou; il a un air de bonhomie qui plaît. Les bras étendus vers son gendre, il lui parle avec une effusion de coeur qui enchante : il semble lui dire : "Jeannette est douce et sage; elle fera ton bonheur; songe à faire le sien ..." "La fiancée est vêtue à merveille... il y a peu de luxe dans sa garniture... Il faut voir comme tous les plis de tous les vêtements de cette figure et des autres sont vrais."


la composition

Les figures "vont en ondoyant " dit Diderot. Prenez les têtes des personnages, reliez-les par une ligne, vous obtenez en effet comme un dessin de vagues.
Greuze ondoyant

les figures vont " en pyramidant" dit Diderot. La composition pyramidale est la forme de composition la plus utilisée depuis la Renaissance. Dans ces compositions pyramidales les personnages sont disposés de façon à ce que leur corps reconstituent une sorte de pyramide dont le sommet est situé sur la médiane verticale du tableau. (voir le portrait du chancelier Séguier de Lebrun)

"la vierge aux rochers " de Vinci                                                             ou encore "la belle jardinière" de Raphael
Vinci la vierge au rochers                    Raphael la belle jardiniere


Dans ce tableau de Greuze, on peut déceler plusieurs " pyramides " :

D'abord, comme un toit protecteur de cette scène, la limte de l'ombre à droite et à gauche, symétrique, la ligne de la rampe d'un escalier. Ces deux lignes se rejoignant sur la médiane verticale du tableau :

Greuze toit protexteur



Le fiancé est bien isolé sur le mur du fond (n'est-il pas encore l'étranger dans la famille), sa tête est le sommet d'une autre pyramide dont les côtés vont rejoindre les angles inférieurs du tableau.
Greuze petite pyramide centrale


Mais la pyramide principale est plus grande, elle aussi a pour axe la médiane verticale. Son sommet est l'étoffe retombante de l'étagère (à rapprocher de l'étoffe rouge de la mort de la Vierge ou des parasols du chancelier , n'est-ce pas là aussi une sorte de dais, bien modeste certes, mais dont le rôle de mise en valeur du sujet principal reste le même ?). Les cotés de cette pyramide voient s'aligner six personnages (quatre à gauche, deux à droite).
Greuze grande pyramide centrale

Autre pyramide bien visible constituée par les trois personnages de droite. Une autre plus petite à l'extrème gauche avec la même ouverture d'angle.
Greuze pyramide droite

Autre encore celle à gauche dont la promise occupe le sommet, mais dont le coté droit plus raide passant par les mains des fiancés va rejoindre le bas de la médiane centrale.
Greuze pyramide gauche

Remarquez aussi que l'angle du mur à gauche correspond exactement au petit coté rabattu sur le grand, ce qui délimite un vaste carré. La lumière qui vient du haut à gauche est parallèle à un coté de ces pyramides, elle éclaire de face le visage du père qui semble ainsi invoquer le ciel pour qu'il protège cette union.
Greuze regard du père

 



Jeux de mains

Le fiancé est aussi le personnage qui relie les deux groupes de personnages: car si sa tête se détache, isolée, son bras droit enlace celui de sa promise. Cela exprime le sentiment d'amour des deux jeunes gens. La fiancée, elle, ne touche la peau du jeune homme que du bout de deux doigts (contraste avec l'étreinte qu'elle reçoit de sa mère et de sa soeur).

                     

L'autre main du jeune homme tient le sac d'écus, elle est comprise entre les deux mains tendues du père. Expression du contrat que consigne le notaire (tabellion) assis à la table. Remarquez la barre de soutènement de la rampe de l'escalier, prolongons la, elle passe par le sac d'écus pour rejoindre le papier du contrat... Le père ouvrant ses bras, les deux mains ouvertes, semble dire "Ma fille est à vous". Les deux mains du tabellion tiennent les papiers...
Greuze mains contrat                     


Jeux de regards

Vous pourriez trouver un autre itinéraire de lecture en suivant les directions des regards., tous suivent des lignes obliques qui renforcent la structure pyramidale de l'ensemble.
Greuze regards
les plus nombreuses convergent vers le fiancé. La promise et sa soeur regardent au sol. Les deux enfants regardent les poussins... Et le père prend le ciel à témoin...


L'ensemble de la scène, mur du fond, personnages, se déroule en parallèle au plan du tableau. L'artiste, comme Poussin et Le Brun recherche la frontalité. Les couleurs, où dominent gris bleu et ocre, sont simplement rehaussées d'un rouge rompu et de blanc (symbolisant la pureté et l'innocence sur les vêtements de la fiancée). Les couleurs comme la composition ont donc une allure classique. (Au contraire les toiles de Watteau et Boucher , fuient la frontalité, leurs scènes sont des morceaux d'espace oblique, d'un angle proche au premier plan on s'enfonce, à l'angle opposé, dans les lointains. Et la gamme des couleurs chaudes est largement développée. )

Dans cette oeuvre c'est le réalisme de la représentation qui a touché Diderot. Contrairement au tableau de Boucher où l'on ne peut imaginer de rencontrer de frêles jeunes filles à la peau aussi fragile, nues dans la forêt, celui de Greuze se situe dans un cadre vraisemblable, celui de la maison modeste mais déjà confortable d'un "laboureur", les vêtements sont ceux des paysans de l'époque. Mais pour Diderot ce réalisme n'aurait que peu de valeur s'il ne servait à exprimer les sentiments. C'est le "pathétique" qui est à ses yeux la vrai valeur de cette oeuvre. Mais c'est pourtant ce "pathétique" qui la rend moins réaliste, car l'artiste a dû rassembler en un seul moment des expressions, des attitudes qui n'ont pu, au mieux, que se succéder dans le temps. D'ailleurs, malgré l'apparente autonomie des figures, Diderot dit bien "chacune fait ce qu'elle doit". C'est donc, sous les apparences du réalisme, une scène codifiée aux attitudes conventionnelles, qui n'est au fond pas plus naturelle que celle de Boucher. Mais son sujet n'a plus la superficialité un peu friponne du peintre rococo, mais la gravité attendrie du peintre social, ami de la vertu et du devoir.

Greuze autoportrait


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