Jacques-Louis David
"Les licteurs rapportent à Brutus
les corps de ses fils"

étude géométrique de la composition


323 x 422 cm - Louvre

Tableau commandé à David en 1787 par le marquis d'Angiviller, surintendant des bâtiments du roi.

Toile exposée au Salon de 1789 après les évènements révolutionnaires de l'été. 

L'histoire
509 avant JC. Après le viol de Lucrèce par Sextus Tarquin, fils du roi de Rome Tarquin le Superbe, Lucius Junius Brutus soulève le peuple et chasse le roi. La République est proclamée et Brutus devient consul. Par la suite un complot pour rétablir la monarchie est éventé, les deux fils de Brutus en faisaient partie. Les comploteurs sont condamnés à mort. Laissons la parole à Tite-Live dans l'Histoire Romaine au livre II :   " Après le pillage des biens royaux, les traîtres furent condamnés et punis ;  leur exécution fut en ce point remarquable qu'elle contraignit un père, à titre de consul, à ordonner le châtiment de ses fils, et, alors qu'il aurait dû être le dernier des spectateurs, le sort précisément le désigna exécuteur du supplice... Les consuls prirent place sur leur siège et dirent aux licteurs de procéder au supplice. Ceux-ci battent de leurs verges les corps nus des condamnés, ils les frappent de leurs haches : pendant tout ce temps, on n'avait d'yeux que pour le père, son visage, sa physionomie où perçait l'amour paternel au milieu de sa charge de justicier."

David, comme dans le serment des Horaces, imagine une scène absente des sources historiques : le retour au foyer des corps des fils suppliciés par ordre du père. Ce qui porte au paroxysme le drame : le devoir civique meurtrissant la cellule familiale. C'est la reprise du thème de la virilité héroïque face à la féminité douloureuse. l'espace public du civisme est séparé par une colonne claire de l'espace privé du gynécée où sont regroupées les femmes du foyer.

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David a représenté la scène comme si le spectateur l'observait depuis la droite. En effet, en prolongeant les lignes du carrelage de la salle, on obtient la ligne d'horizon et le point de fuite où est censé se trouver l'oeil du peintre ou de l'observateur.
Cette position permet de représenter plus clairement le retour du péristyle et son contournement par les licteurs" 
     
orthogonales  
L'insistance, ici, sur les lignes verticales et horizontales est caractéristique de la peinture néoclassique. Comme dans le Serment des Horaces, les peintres néoclassiques privilégiaient la composition en frise, parallèle au plan de la toile, limitant la profondeur, concentrant l'attention sur les personnages ce qui facilite la lisibilité de la scène. C'est la clarté du message qui compte et non de rendre l'illusion de la profondeur. Pourtant ici David réintroduit ici quelques plans...
Brutus  

Au premier plan, à gauche, Brutus dans l’ombre est représenté assis dans une raideur toute romaine. Sa main gauche serre un parchemin où semblent inscrits les noms des condamnés. David s'est inspiré du Brutus Capitolin qu'il avait dessiné lors de son séjour à Rome. Derrière Brutus se trouve la statue, allégorie de Rome, reconnaissable à son socle sur lequel figure la louve allaitant les jumeaux.  

deuxième plan  
À droite, le groupe de femmes éplorées. La mère, dans un geste pathétique, conduit le regard du spectateur sur les litières qui ramènent les corps de ses fils. Une femme assise, la tête couverte d´un voile en signe de deuil, tourne le dos aux licteurs. Peut-être la nourrice vieillissante ? Le groupe est en pleine lumière et focalise l’attention. Le décor est très dépouillé : une table ornée d´un tapis rouge à franges , quelques sièges, une tenture masquant en partie les colonnes.
licteurs  
Derrière Brutus, l'´escorte des licteurs. La deuxième litière entrant dans la pièce est vivement éclairée. Sur un drap de couleur bleue apparaissent les jambes livides d´un des fils de Brutus, alors que l'autre litière s'enfonce dans l'ombre du péristyle.
 

Rectangle de côté 3 sur 4, la diagonale étant de 5, c'est un rectangle de Pythagore. Proportion souvent utilisée depuis la Renaissance. C'est la quarte des rapports musicaux d'Alberti. 

     
obliques  

Plusieurs diagonales de ces carrés servent d'appui à la composition : limite ombre lumière sur la tenture ; les trois femmes : mains, coude, genou, jambe ; tête, main du licteur puis siège central, bas de la robe blanche ; inclinaison de Brutus ; etc. 

 

     
rythme  
La subdivision des 2/3 inférieurs de la toile délimite la position des personnages et du décor : statue de Rome, Brutus, deux licteurs, colonne et siège, table rouge, mère et ses filles, nourrice... Alternance de vides et de pleins...
     
  Ces obliques guident l'inclinaison vers la gauche de Brutus et du groupe des femmes
     
 
L'inclinaison de la femme à l'extrême droite est parallèle à la diagonale de la toile  
     
 
Autres obliques perpendiculaires aux premières:
le mouvement de la mère vers ses fils.
De même l'inclinaison de Brutus, la statue de Rome et un angle de la porte... Cet axe rejoignant l'oblique de la femme bleue au pied de la médiane verticale...
     
sections dorees  

les sections horizontales marquent la limite supérieure des personnages, le coude et l’horizontale du torse de Brutus, le bord de la table rouge et le bras du fauteuil de droite. Les sections verticales placent verticalement la position de la colonne de gauche et délimitent un espace vide au centre avec le symbole de l’intimité du foyer, la corbeille à ouvrage, abandonnée.   

     
lumire  

Trois sources lumineuses:
la principale est celle venant de la porte à gauche qui longeant la civière va frapper les trois femmes.
Puis celle venant du toit ouvert de l'atrium, bien marquée sur la tenture et sur le sol à gauche.
Enfin celle au tout premier plan vient d'une autre ouverture (porte ?), et n'éclaire que le sol et le bas des jambes de Brutus, contribuant ainsi à l'isoler dans une zone d'ombre.

   

 

 
Voilà l'axe majeur du drame., encore une horizontale... Pratiquement celle de la section dorée.
Brutus, dans l'ombre, lui tourne le dos ...
   
 

Le peintre et le télescopage avec l'actualité... Étude préparatoire 1787 ou 1788 ?
les têtes des fils exécutés au bout des piques...

 

   
 
David a exposé tardivement cette toile au salon de 1789 qui s'est tenu de la fin août à octobre. Les têtes ont disparues, gestes et regards s'orientent maintenant à l'horizontale vers la civière. David a-t'il eu le temps de retoucher la toile pour éviter le rapprochement avec les évènemnents révolutionnaires de l'été, où les têtes décapitées de De Launay, gouverneur de la Bastille et de Flesselle, prévôt des marchands de Paris, avaient été ainsi arborées dans Paris ?
   
 
Sur la table, le drap rouge sang est maintenant complètement étalé. (exalté par le contraste avec la sombre tenture verte).
Au dessus la corbeille à ouvrage violemment éclairée, délaissée. Une pelote a glissé sur le côté déroulant comme le fil de la vie qu'a tranché les ciseaux, dont la silhouette métallique semble poignarder l'ouvrage...
Cette nature "morte" , point focal du tableau, semble un substitut métaphorique aux têtes tranchées des fils...
     

Oeuvre prémonitoire, la révolution commence lorsque David acheve ce tableau représentant le moment où la royauté fut chassée de Rome. L'entourage du roi voulut empêcher, en vain, sa présentation au Salon. Le tableau y fait sensation, malgré son accrochage tardif et devient comme le "Serment des Horaces" une oeuvre emblématique des temps nouveaux où David va jouer un rôle artistique et politique important. 

 

     

 

 


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